Les livres du destin

Scène 5 : Josiane et sa mère (1)
 
Josiane est accoudée sur le coin de la table.  Elle lit un livre.  À côté d’elle, il y a un cendrier plein de cigarettes écrasées.
 
MÈRE en voix off, on sent qu’elle est un peu éméchée : Josiane… Josiane … Josiane, viens ici.
 
Josiane ne répond pas, elle continue à lire.  La mère arrive, un verre de boisson à la main.
 
MÈRE : Josiane, quand je t’appelle, je veux que tu viennes.
 
JOSIANE : Tu me déranges, fiche-moi la paix.
 
MÈRE : Viens m’arranger la télé, les postes sont encore toute fuckés.
 
JOSIANE : Je vas le faire tantôt.
 
MÈRE : Moi, j’ai dit tout de suite.
 
JOSIANE : Tantôt, bon.
 
Un temps.  La mère arrive.
 
MÈRE : Qu’est-ce que tu fais ?  Tu lis un livre ?
 
JOSIANE : Oui, pis après.
 
MÈRE : C’est quoi ?
 
JOSIANE : Un roman, inquiète-toi pas, je l’ai acheté avec « mon » argent.
 
MÈRE : C’est la première fois que t’achètes un livre.  Je te vois jamais lire.
 
JOSIANE : Ça veut pas dire que je lis pas.  J’ai une vie en dehors de la maison.
 
MÈRE qui rit pour elle-même : Toi, une vie en dehors de la maison.  Voyons donc, tu fais rien, t’as pas d’ami.  Y a jamais personne qui t’appelle.
 
JOSIANE : Je donne pas mon numéro par que je veux pas que mes amis te parlent.
 
MÈRE : Pourquoi ? 
 
JOSIANE : T’es toujours chaude.  On sent ton haleine de bière jusqu’à l’autre bout de la ligne.
 
MÈRE : Comme ça tu me caches pis tu te permets de me juger en plus.  Moi, qui a toute lâché pour toi.
 
JOSIANE : Recommence pas, t’avais déjà toute lâché avant de te faire engrosser.  Avec un bébé, tu pouvais avoir plus de B.S.
 
MÈRE : Si j’avais su que j’allais accoucher d’une sans cœur, je serais jamais tombé enceinte.
 
JOSIANE : Comme ça, j’aurais peut-être pu naître ailleurs, dans une famille qui a du bon sens.
 
MÈRE : Tu pouvais juste naître icitte.  Tu penses qu’en lisant des livres pis en allant à l’école, tu vas y échapper.  Laisse-moi dire que tu te fais des idées. Tu vaux rien pis tu vaudras jamais rien.
 
JOSIANE : Je suis ta fille.
 
MÈRE : T’as raison, je suis une vaurien moi aussi.  La seule différence avec toi, c’est que moi, je l’ai accepté.  Mais, fais-toi s’en pas, ça va venir.  Tu vas t’apercevoir que t’es la dernière d’une grande lignée de vauriens.
 
JOSIANE  : Arrête, dis-moi pas ça.
 
MÈRE : Pis un jour, toi aussi tu vas avoir des p’tits vauriens qui vont continuer la lignée.
 
JOSIANE qui se place les mains sur les oreilles : Arrête, je t’ai dit.
 
MÈRE : Pis ton père, c’était le plus grand des vauriens.  T’as de qui tenir.
 
JOSIANE qui crie : Je veux pas en entendre parler.
 
MÈRE : Les vauriens s’en sortent pas.  On leur donne jamais leur chance.
 
JOSIANE : Arrête, t’es folle.
 
MÈRE : C’est toi qui es folle.
 
JOSIANE : Si je reste avec toi, je vais le devenir.
 
Josiane ramasse son livre, son sac.
 
MÈRE : Où tu vas ?
 
JOSIANE : Je sacre mon camp.  Je suis pus capable.
 
MÈRE : Ben oui, c’est ça, va-t’en.
 
JOSIANE : Non, tu comprends pas, je pars pour vrai.
 
MÈRE : Tu vas coucher où ? Dans la rue ?
 
JOSIANE : Fais-toi s’en pas, je sais où aller.
 
Josiane part.
 
MÈRE: Josiane, reviens icitte je t’ai dit.  Viens m’arranger mes postes de télé.
 
La mère quitte.
 
 
Scène 6 : Dans l’est (1)
 
Geneviève est assise par terre, adossée à un mur.  Elle en train de fumer un joint.  François-Guillaume arrive.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Enfin, je t’ai trouvé.  C’est grand St-Roch.
 
GENEVIÈVE : Ah, maudit !  Dis à Popeye qui capote pas.  J’ai juste besoin d’une semaine de plus.  Y va la ravoir son argent.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Excuse-moi.  Je le connais pas ton Popeye, le seul Popeye que j’ai vu, y mange des épinards dans les comics.
 
GENEVIÈVE  : Ah, je t’ai pris pour quelqu’un d’autre.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Je suis quelqu’un d’autre.  Je suis ton chevalier servant, celui qui s’est sacrifié pour toi.
 
GENEVIÈVE : Hein !
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : On s’est combattu au tournoi Grandeur Nature.  On était les deux derniers.
 
GENEVIÈVE  : Sans ton costume, j’ai de la misère à te reconnaître.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Je suis l’âme dans le costume.  Tu te souviens, je t’ai dit que mon âme irait te rejoindre dans ton royaume.
 
GENEVIÈVE  : Je me souviens surtout que tu délirais.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Non, non.  C’était la réalité.  Maintenant, je suis là.
 
GENEVIÈVE  : Ouïn, pis.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : C’est ça… Je suis ton chevalier servant.
 
GENEVIÈVE  : T’es fucké toué.  Va te faire soigner.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Attends, je vais t’expliquer.  Tu vas comprendre.  Avec mes amis, on a fait une cérémonie où on ouvrait un livre au hasard pour connaître notre destin, pis là je t’ai vue, toi.
 
GENEVIÈVE  : Tu m’as vu où ?
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Dans mon destin, dans le livre. Dame aux couleurs d’ébènes, seule survivante des contrées de l’Est, tu comprends, de l’Est.
 
GENEVIÈVE  : Je comprends rien.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Tu m’ensorcelles, tu m’enivres. Dans ta chute…
 
GENEVIÈVE  : Wow, ça fait.  Là, tu vas sacrer ton camp.  Tu vas retourner dans ton royaume imaginaire pour jouer avec tes bonhommes.  Je veux plus jamais te revoir la face.
 
Geneviève pousse François-Guillaume.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Mais toi aussi t’aime ça les mondes imaginaires.
 
GENEVIÈVE  : Moi, je vais dans les Grandeurs Natures pour me défouler.
 
Popeye arrive.
 
POPEYE à François-Guillaume : Aie le smatte, débarrasse, il faut que je cause avec Geneviève.
 
GENEVIÈVE  : Ah non !
 
FRANÇOIS-GUILLAUME qui reprend son style chevaleresque: Impossible, je suis son chevalier servant.  Désormais, je la suis pas à pas, telle son ombre.
 
François-Guillaume se place de façon à protéger Geneviève.
 
POPEYE : Scram, je t’ai dit.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Monsieur, je vous demande de demeurer plus courtois surtout en la présence d’une gente dame.
 
POPEYE: Ça ben l’air que tu sais pas à qui tu parles.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Non, je l’ignore.  D’ailleurs, il serait de mise que vous décliniez votre identité.
 
POPEYE : On m’appelle Popeye, mais j’ai rarement besoin de me présenter.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Ça va de soi, tout le monde connaît Popeye.
 
POPEYE : Tu te fous de ma gueule ?
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Je n’oserais jamais Monsieur.  Je respecte les convenances.
 
POPEYE à Geneviève : C’est qui lui ?  Ton chum ? Y est donc ben weird.
 
GENEVIÈVE  : C’est pas mon chum.  C’est un malade mental.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Je vous le répète, je suis le protecteur de madame.
 
Popeye empoigne François-Guillaume et le menace avec une arme blanche.
 
POPEYE : Alors, je vais te le dire à toi le protecteur, si ta madame me rembourse pas mes douze cents piastres d’ici trois jours, je vous perce tous les deux.  T’as compris.  Pis je joke pas.  Vous allez être tellement percé que vous pourrez plus fumer sans que la boucane sorte de partout.  C’est-tu assez clair ?
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : C’est tout ?
 
POPEYE : T’en veux-tu plus ?
 
GENEVIÈVE  qui se replace en avant de François-Guillaume : C’est correct, on a compris.
 
POPEYE : Dans trois jours, même heure, même poste.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Nous serons au rendez-vous afin de résoudre ce fâcheux malentendu.
 
POPEYE : Excellent, alors à bientôt et faites-moi pas faux bond.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Nous n’avons qu’une parole.
 
Popeye quitte.
 
GENEVIÈVE : T’es complètement débile.  Ce gars-là aurait pu te tuer sur place.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : J’ai l’argent.
 
GENEVIÈVE  : Quoi ?
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : J’ai l’argent.
 
GENEVIÈVE : Tu veux payer pour moi.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Oui, comme ça, tu vas être délivrée.
 
GENEVIÈVE  : J’ai de la misère à te croire.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Tout ce que je fais est difficile à croire et pourtant, je le fais.
 
GENEVIÈVE  : Pourquoi tu agis comme ça ?
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Nos destins sont liés.  C’est écrit.
 
GENEVIÈVE  : T’es vraiment le gars le plus bizarre que je connaisse.
 
FRANÇOIS-GUILLAUME : Et t’as encore rien vu.  Alors, on se voit dans trois jours.  Je te laisse mon numéro de téléphone au cas.
 
Il lui donne une carte et quitte.
 
 
Scène 7 : À la biblio (2)
 
Cédric arrive avec quelques livres dans les bras. Samantha le suit.  Elle a aussi quelques livres entre les mains.
 
SAMANTHA : Cédric, Cédric.
 
CÉDRIC : Ah, salut Sam.
 
SAMANTHA : T’as pas l’air dans ton assiette.
 
CÉDRIC : Ça va pas très bien avec Jeanne et il m’arrive plein d’affaires plates.  J’ai l’impression que les prophéties de ta cérémonie se réalisent.
 
SAMANTHA : T’es ben chanceux.
 
CÉDRIC : Chanceux ?
 
SAMANTHA : Oui, moi, je n’ai pas encore trouvé le lien avec mon histoire de roches ignées.  Justement, je cherche un livre sur les aborigènes Kezalkobal de l’Indonésie.
 
CÉDRIC : Les quoi ?
 
SAMANTHA : Les Kezalkobal, un peuple qui utilisait une roche bien spécifique pour communiquer avec les esprits.
 
CÉDRIC : Est-ce que tu as la cote du livre ?
 
Elle lui tend un bout de papier.  Cédric le lit.
 
CÉDRIC : C’est au fond là-bas.  Deuxième rangée.   À côté des BD.
 
SAMANTHA : Merci.  Ah oui, t’aurais pas vu Josiane dernièrement ?
 
CÉDRIC qui éternue : Non, moins je la vois, mieux je me porte.
 
SAMANTHA : Je sais, vous n’êtes pas les meilleurs amis du monde.  Mais, il faut que tu saches que son milieu familial est plutôt moche.
 
CÉDRIC : J’imagine.
 
SAMANTHA : C’est juste que ça fait trois jours qu’elle n’est pas venue à l’école et je suis incapable de la rejoindre à la maison.  Je suis un peu inquiète.  Si tu la vois, dis-lui de m’appeler.
 
CÉDRIC : C’est bien.
 
SAMANTHA : Tiens, est-ce que je peux te laisser ça ?
 
Elle dépose ses deux livres sur la pile que porte Cédric.
 
SAMANTHA en quittant : À plus.
 
Cédric veut aller porter les livres, M. Dupuis entre et l’interpelle.
 
M. DUPUIS : Monsieur Turgeon.
 
CÉDRIC : Oui.
 
M. DUPUIS  : Mme Larochelle aurait besoin de votre aide au comptoir.
 
Quelqu’un passe et dépose d’autres livres sur la pile de Cédric.
 
CÉDRIC : C’est que j’en ai plein les bras.
 
M. DUPUIS  : Alors, terminez votre ouvrage au plus vite et allez la rejoindre.
 
Cédric vient pour partir.
 
M. DUPUIS  : M. Turgeon.
 
CÉDRIC : Qu’est-ce qu’il y a ?
 
M. DUPUIS  : Avez-vous retrouvé vos clés ?
 
CÉDRIC : Pas encore.
 
M. DUPUIS  : Cette situation est très embarrassante.  Si vous ne les retrouvez pas, nous serons dans l’obligation de changer toutes les serrures du bâtiment.  Cela coûtera plusieurs milliers de dollars.  En êtes-vous conscient ?
 
CÉDRIC : Oui, M. Dupuis.
 
M. DUPUIS  : Vous me semblez dissipé ces temps-ci.  Cet incident s’ajoute à une longue liste de bévues.  Votre dossier commence à être lourd.
 
Une personne passe et dépose un gros livre sur la pile que porte Cédric.
 
CÉDRIC : J’avoue que je suis un peu débordé.
 
M. DUPUIS qui ne semble pas voir que Cédric peine sous le poids des livres : Vous êtes un garçon intelligent.  Je pense que vous saurez vous sortir de cette impasse.  L’important est de ne pas en faire une montagne.
 
Une autre personne passe et dépose quelques livres de façon à obstruer la vue de Cédric.
 
CÉDRIC : Ne vous inquiétez pas.  Je vois déjà la lumière au bout du tunnel.
 
M. DUPUIS  : Cette histoire de clés m’indispose.  Depuis que vous les avez perdues, il se produit des événements bizarres dans la bibliothèque.  On dirait qu’elle est habitée par des fantômes.
 
CÉDRIC : Des fantômes ?
 
M. DUPUIS  : Oui.  Lorsque nous entrons le matin, nous trouvons des meubles déplacés, des livres ouverts et le système d’alarme se déclanche assez souvent.  Je suis perplexe.
 
CÉDRIC : Je ne sais pas de quoi il s’agit.  Je vais terminer mon travail.
 
M. DUPUIS  : Oui, faites.
 
Cédric vient pour partir.
 
M. DUPUIS  : Attendez M. Turgeon.  Je n’ai pas terminé. Le directeur général de la Ville, M. Demesmaeker vient signer des contrats pour l’agrandissement de la bibliothèque.  Comme vous êtes dans une veine de malchance, je vous serais gré de ne pas remplir votre quart de travail demain soir.  Gaston vous remplacera.
.
CÉDRIC : Bien, M. Dupuis.
 
Cédric tente de s’éclipser.
 
M. DUPUIS  : M. Turgeon.  Une dernière chose. J’aurais une question plus personnelle à vous poser.  Vous êtes l’ami de mon fils, je dirais même un de ses intimes.  Avez-vous remarqué un changement de personnalité dernièrement ?  Certes, il a toujours été fanfaron, mais son exaltation des derniers jours est plutôt déroutante.  Ma femme et moi sommes inquiets
 
CÉDRIC : Eh, je ne vois pas ce que vous voulez dire.
 
M. DUPUIS  : Si jamais mon fils se place dans une situation disons malencontreuse, j’ose espérer que vous nous préviendrez.
 
CÉDRIC : Pas de problème.  François-Guillaume est mon meilleur ami.  Je laisserais tout tomber pour lui.
 
M. DUPUIS  : Merci.  Je vous donne ma carte.  Vous y trouverez le numéro de mon cellulaire.
 
M. Dupuis dépose la carte sur la pile de Cédric.   Celui-ci éternue et laisse tomber tous les livres.  On entend la musique de finale des cartoons de Bugs Bunny. Cédric et M. Dupuis ramassent les livres et sortent.
 
 
Scène 8 : Chez Samantha
 
Samantha a une collection de pierres devant elle.  Elle observe quelques spécimens.
 
MÈRE de Samantha en voix off : Sam, t’as une de tes amis à la porte.
 
SAMANTHA : Fais-là monter.
 
Josiane entre.
 
SAMANTHA : Josiane, Bondieu, t’étais où ?  Je t’ai tellement cherché.
 
JOSIANE en haussant les épaules : J’ai rencontré Cédric à la bibli, il m’a dit que tu voulais me voir.
 
SAMANTHA : T’as-tu vu l’allure ? T’as l’air d’un chien battu.
 
JOSIANE : Je te dérange.  J’aurais pas dû venir si tard.
 
SAMANTHA qui se lève pour la retenir : Non, non.  T’as bien fait.  Tu me déranges pas du tout.  Assis toi.
 
Josiane s’assoit.  Samantha lui met une couverture sur les épaules.
 
SAMANTHA : J’étais inquiète.  Je suis même allé chez toi.
 
JOSIANE : T’as vu la chipie.
 
SAMANTHA : J’ai rencontré ta mère…et j’ai compris bien des choses.
 
JOSIANE : Je retournerai jamais chez nous.  Je veux plus vivre avec une folle.
 
SAMANTHA : D’après moi, ta mère a beaucoup de problèmes.  Elle a peut-être pas la capacité pour assumer ses responsabilités.
 
JOSIANE : La vie avec elle est un enfer.  Elle boit tout le temps.  Elle crie, elle me dit des choses tellement méchantes.  Je suis écoeurée.
 
SAMANTHA : C’est évident que tu peux pas continuer à vivre dans cet environnement-là.
 
JOSIANE : C’est pour ça que je pars.  Je suis venue te dire au revoir.
 
SAMANTHA : Tu vas aller où ?
 
JOSIANE : Je sais pas.  Je vais partir sur le pouce pour aller à Montréal ou Toronto.
 
SAMANTHA : T’es malade.  Fais pas ça.
 
JOSIANE : Pourquoi ?
 
SAMANTHA : Tu vas finir junkie ou prostituée.
 
JOSIANE : Ben non, je vais quêter, je vais coucher dans les refuges.
 
SAMANTHA : Ça l’a pas de bon sens.  Y a sûrement d’autres solutions ?  Y a pas quelqu’un dans ta famille qui peut t’héberger ?
 
JOSIANE : Personne.
 
SAMANTHA qui réfléchit un peu : Moi, je peux.
 

JOSIANE : Merci, mais je suis décidée.
 
SAMANTHA : Non, tu restes ici.  On a de la place, on a une chambre d’ami.
 
JOSIANE : Ta mère voudra pas de toute façon.
 
SAMANTHA : Certain qu’elle va vouloir, surtout quand je vais lui expliquer pourquoi.
 
JOSIANE : Je veux pas mêler tout le monde là-dedans.
 
SAMANTHA : Justement, ça te prend de l’aide, y existe du monde pour ça.  Demain, on va aller à l’école pour voir Bob, le technicien en éducation spécialisée de l’école.
 
JOSIANE : Jamais, ça me tente pas de conter ma vie à tout le monde.
 
SAMANTHA : Fais-toi s’en pas.  Bob, y est cool.  Y sait comment s’y prendre.  C’est un ancien bum, y en a vu d’autres.
 
JOSIANE : Je veux pas me retrouver en foyer.
 
SAMANTHA : Y a pas juste du monde profiteur dans les foyers, faut pas trop écouter tout ce qui se dit.
 
JOSIANE : J’aimerais mieux retourner chez ma mère qu’aller en foyer.
 
SAMANTHA : Y a sûrement plusieurs solutions.  L’important, c’est que tu dises qu’il y a des gens qui tiennent à toi.
 
JOSIANE : Qui ça ?
 
SAMANTHA : Plein de monde, à commencer par moi.
 
JOSIANE : T’es la seule.
 
SAMANTHA : Y a la gang aussi.
 
JOSIANE : Les autres m’endurent parce que t’es mon amie.
 
SAMANTHA : C’est pas vrai ça.  Y a plusieurs gars qui te trouvent de leur goût.
 
JOSIANE : Beuh !
 
SAMANTHA : Oui, t’es super belle.  C’est juste que tu te mets pas en valeur.
 
JOSIANE : C’est qui ces gars-là ?
 
SAMANTHA : Des gars que tu t’amuses à ignorer.
 
JOSIANE : Dis-moi qui c’est.
 
SAMANTHA : Ben là, je peux pas te le dire, à toi de le trouver.
 
JOSIANE : Y a une chose que je comprends pas.  Pourquoi t’es mon amie ?
 
SAMANTHA : C’est de même, c’est tout.
 
JOSIANE : J’ai jamais rien fait pour toi, je suis juste un paquet de troubles.  Tu me l’as même déjà dit.
 
SAMANTHA : Je le pensais pas vraiment.
 
Silence.
 
SAMANTHA : Je crois que j’ai beaucoup à donner, parce que j’ai beaucoup reçu.
 
Silence.
 
SAMANTHA : Pis j’ai comme un manque, un trou.
 
JOSIANE : Tu t’ennuies de ton père.
 
SAMANTHA : Affreusement.
 
JOSIANE : T’avais sa montre l’autre soir.
 
SAMANTHA qui prend la montre dans ses mains : Je souffre de son absence, Josiane.  Tu peux pas savoir comment.  Quand il est parti, c’est comme si ma vie, si le temps s’était arrêté.
 
JOSIANE : T’en parles jamais.  Tu gardes ça en dedans.
 
SAMANTHA : C’est mon secret.  Mais, maintenant que tu le connais, t’as pu le choix de rester.
 
JOSIANE : J’aime mieux pas.
 
SAMANTHA : J’ai besoin d’en parler, j’ai besoin de toi.  Tu pourrais au moins retarder ton départ.
 
JOSIANE qui réfléchit un temps : Peut-être bien.
 
SAMANTHA : Parfait.  Je suis contente.  Viens, on va aller voir ma mère.  Est-ce que t’aimes les tisanes ?  On en a une collection.
 
JOSIANE : Est-ce que vous avez des tisanes aux pruneaux ?
 
SAMANTHA : Aux pruneaux ?
 
JOSIANE : C’est mon fruit préféré.  J’en mange à tous les jours.
 
SAMANTHA : Ah !  C’est donc ça.
 
Elles sortent.

 

Scènes 1 à 4

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