Comédie
bouffonne de Luc Boulanger inspirée des textes "Le mariage
forcé" et "La jalousie du barbouillé"
de Molière.
Résumé : Vieux et avare, Pantalon a
conclu une entente de mariage avec les parents de la jeune et belle
Angélique qui n’est pas encore au courant de l’affaire.
Cependant, Lisette, la servante de Pantalon, réussit à
soutirer le secret à son maître. Horrifiée, elle
décide de mettre sur pied une machination afin d’empêcher
cette union contre nature. Mais son intervention a des conséquences
inattendues…
Style : Classique, comédie, commedia dell'arte.
Nombre de personnages : huit qui peuvent être joué
par une équipe de cinq à huit comédiens. Niveau : Ados et adultes. Pour des comédiens
intermédiaires et avancés. Durée : 45 minutes Année de création : 2008
La captation vidéo a été réalisée
en juin 2008 au centre d'art La Chapelle à Québec.
Il s'agissait d'un projet de la Troupe de La Chapelle.
Le texte
Scène 1 : Lisette et Pantalon
Comédiens : Louis Routhier et Marie-Pier
Lussier
Pantalon arrive et se tourne vers où il
est venu.
Pantalon : Je serai de retour dans un moment. Que
l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on
m'apporte de l'argent, que l'on vienne me quérir vite chez
le Docteur ; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis
sorti, et que je ne dois pas revenir avant le soir.
Lisette arrive avec un panier.
Lisette : Ah Monsieur, je vous trouve enfin. J'ai
eu peur de vous manquer.
Pantalon : Qu'y a-t-il encore Lisette ?
Lisette : C'est à propos des emplettes.
Pantalon : Quoi, les emplettes ? Le marchand n'avait
pas tout ce qu'il fallait ?
Lisette : Là n'est pas le problème.
Il y avait de tout en bonne quantité et en belle qualité.
Mais seulement, à la suite de la dernière sécheresse,
les prix ont augmenté. Alors...
Pantalon : Alors ?
Lisette : Alors comme vous m'aviez donné le
montant juste, j'ai dû payer de mon propre sou.
Pantalon : Ah bon, j'ai eu peur que ce ne soit plus
grave. Il est fort important que le repas de ce soir soit un véritable
festin digne de Gargantua. Je voudrais que l'on en parle encore dans
cent ans.
Lisette : Ne vous inquiétez pas, vos hôtes
seront éblouis. Mais, avant que je retourne à la cuisine,
pourrais-je récupérer mes deux piastres.
Pantalon : Je te les donnerai plus tard.
Lisette en aparté : Je le savais. Mon
maître Pantalon est un radin, un grippe-sou de la pire espèce.
Ne vous aventurez pas à faire commerce avec lui, vous serez
à tout coup perdant. Sa grande fortune en fait foi.
Pantalon : Maintenant, j'ai assez perdu de mon temps
précieux. Va rejoindre tes chaudrons.
Lisette : Pas avant que vous m'ayez rendu mes deux
piastres.
Pantalon : Tu oses me tenir tête.
Lisette : Il le faut bien, sinon je peux dire adieu
à mon bien si durement gagné. J'en ai frotté
de l'argenterie et de la coutellerie pour ces deux malheureuses piastres.
Pantalon : Justement, tu les as trop frottés
et j'ai dû acheter un service tout neuf pour remplacer l'ancien.
Je te retiens donc tes deux piastres et compte-toi chanceuse que je
ne t'en demande pas davantage.
Lisette : Quoi, mais quel toupet ! Votre coutellerie
provenait de l'arrière-grand-mère de votre arrière-grand-mère.
Les couteaux étaient tellement usés que vos invités
n'arrivaient même pas à couper leurs patates.
Pantalon : Et c'est sans parler de tout l'argent
que tu me voles aussitôt que j'ai le dos tourné.
Lisette : Mais je rêve ! Me traiter de telle,
moi, une domestique dévouée qui ne rechigne jamais devant
la besogne. Reprenez vos accusations, sinon je vous rends mon tablier.
Pantalon en aparté : Force est d'avouer
que je suis allé un peu loin. Mais sa réaction me réconforte
et me prouve son honnêteté. Lisette est une servante
fidèle et vaillante, quoi qu'un peu trop impertinente.
Lisette : Alors, j'attends.
Pantalon : Gardez votre tablier. Je vous les donne.
Lisette : Mes deux piastres ?
Pantalon : Vos excuses.
Lisette : Et mon argent ?
Pantalon : À la fin du mois.
Lisette : D'ici la fin du mois, vous aurez eu mille
affaires en tête qui vous feront oublier cette petite dette.
Pantalon : Mais non, mais non.
Lisette : Oh que si Dites-moi, vous répugnez
à me rembourser mes deux vulgaires piastres, mais vous n'hésitez
pas à dépenser de grandes sommes pour rafraîchir
et décorer à la mode votre maison qui, ma foi, en avait
bien besoin. Cela sans parler des victuailles pour le festin, des
musiciens et de tous les rubans que l'on suspend partout. On pourrait
croire que vous préparez un mariage.
Pantalon : Quoi ? Qui t'a dit que je préparais
un mariage ?
Lisette : Personne.
Pantalon : Est-ce que le bruit court que je vais
me marier ?
Lisette : Eh, je ne crois pas.
Pantalon : Mais quelqu'un t'en a glissé un
mot.
Lisette : Non, je l'ai simplement supposé.
Vous vous mariez ?
Pantalon : Chut ! Ne crie pas. On pourrait t'entendre.
Lisette : Mais qu'y a-t-il de mal à savoir
que vous allez prendre épouse ?
Pantalon : L'affaire n'est pas complètement
réglée, mais j'ai déjà donné ma
parole. Si tout se déroule bien, on va célébrer
la noce dès ce soir.
Lisette fort : Dès ce soir !
Pantalon : Tais-toi idiote. Tu pourrais nuire à
mon projet.
Lisette : Pourquoi faut-il garder le secret ? La
dame est-elle si convoitée ?
Pantalon : Elle est un pur joyau.
Lisette : Et vous qui avez de l'affection pour les
richesses. Ah, je vous connais, c'est une de ces riches veuves que
tous les hommes célibataires tentent de séduire.
Pantalon : Nous ne parlons pas d'une veuve.
Lisette : La fille d'un riche bourgeois alors ?
Pantalon : Sa famille n'est pas particulièrement
riche. Mais cesse de jouer l'inquisitrice. Tu ne le sauras pas.
Lisette : Très bien. J'arrête mon enquête
et je ne saurai pas que vous allez vous marier avec la fille du bourgmestre.
Pantalon : La fille du bourgmestre, jamais. Elle
est si peu avenante, elle ne trouvera jamais de mari.
Lisette : Ou bien Agathe, l'aînée du
marchand de tissus.
Pantalon : Tout de même, n'exagère pas.
Agathe est bossue, bègue et en plus elle louche.
Lisette : Mais à votre âge, vous n'allez
tout de même pas épouser la belle Angélique, la
fille du Capitaine.
Pantalon en ce grattant la nuque : Eh Non.
Lisette : Mais qu'est-ce que ces hésitations
et ce tremblement dans votre voix. Je connais vos manières
; lorsque vous vous grattez la nuque, c'est que vous mentez.
Pantalon : Il se fait tard et on vous attend à
la cuisine, laissez-moi maintenant.
Lisette : Pas avant que vous m'ayez affirmé
sans l'ombre d'un doute que ma très chère Angélique
ne fait pas partie de vos desseins.
Pantalon qui tente de se ressaisir, mais qui va
de nouveau se gratter la nuque : Pas du tout, celle qui deviendra
ma femme vous est totalement inconnue, car elle vient d'une autre
ville que la nôtre.
Lisette : J'ai peine à vous croire. Vous vous
êtes gratté une fois de plus. Maintenant, avouez !
Pantalon : Je suis ton maître.
Lisette : Et moi votre servante et il est du devoir
d'une servante d'aller au-devant de son maître lorsqu'il s'apprête
à faire un faux pas.
Pantalon : Cela ne te concerne pas.
Lisette : Cela me concerne, car Angélique
est une amie très précieuse. Et j'en suis maintenant
convaincue, vous complotez pour l'épouser.
Pantalon : Ah ! Impertinente que tu es. Tu m'as fait
dire ce que je m'étais juré de ne pas dévoiler
avant ce soir afin de ne pas compromettre mes chances. Je ne voudrais
surtout pas que ma promise l'apprenne avant que le temps soit venu.
Lisette : Elle ne le sait pas encore !
Pantalon : Son père revient d'un court voyage
en fin de journée. Il lui annoncera alors la bonne nouvelle.
Lisette : Bonne nouvelle vous dites ! Laissez-lui
au moins la liberté d'en juger par elle-même.
Pantalon : Mais, maintenant que tu es au courant,
le secret va te brûler la langue et tu ne manqueras pas de le
recracher. Ensuite, la rumeur va se répandre plus rapidement
qu'un tas de plumes au grand vent. Je peux dire adieu à une
vieillesse douce et mielleuse.
Lisette : Ne vous inquiétez pas, je ne dirai
rien.
Pantalon : Ah bon.
Lisette : Assurément.
Pantalon : Je me permets d'en douter.
Lisette : Motus et bouche cousue.
Pantalon : Voilà que tu deviens sensée
et obéissante. J'en suis bien content.
Lisette : À une seule et unique condition
: que vous me remboursiez mes deux piastres.
Pantalon : Je me suis réjoui trop vite. Tu
auras beau la maquiller, ta perfidie réapparaîtra toujours.
Lisette : C'est à prendre ou à laisser.
Pantalon en fouillant dans sa bourse : Je
comprends que je n'ai guère le choix.
Lisette : Pour une fois que je tiens les rennes.
Pantalon fait le geste difficile de donner deux
piastres à Lisette.
Lisette : Et deux de plus en intérêt.
Pantalon : En intérêt, il ne s'est même
pas passé une heure.
Lisette : Vous refusez ?
Pantalon : Je résiste à cette extorsion.
Lisette plus fort : Bien. Oyez ! Oyez ! Tout
le monde. Ce soir
Pantalon : Vas-tu te taire. C'est bon. Voici tes
deux autres piastres. Quel chantage. Tu es sans scrupule.
Lisette : Pourquoi avoir des scrupules lorsqu'on
voit son maître, un vieux roseau sec, vouloir cueillir une toute
jeune pousse, une fleur, pucelle de surcroît.
Pantalon : Oh oh ! Attention, ne prends pas trop
tes aises et garde du respect pour ton maître.
Lisette : Mais je vous rends service. J'exprime tout
haut et sans embarras ce que l'on murmurera bientôt dans votre
dos. Quelle idée de choisir une épouse si jeune.
Pantalon : C'est que je veux un héritier.
Lisette : Un héritier ?
Pantalon : Absolument. Je n'ai point de fils et je
désire qu'après mon départ, un héritier
reprenne mes affaires, continue mon oeuvre. Et ce n'est pas une vieille
pouliche pleine de poils qui me donnera un fils.
Lisette : Avoir un héritier. Voilà
des sentiments nobles que je ne vous connais guère. Tout de
même, vous devriez y songer deux fois avant de commettre cette
bêtise. Vous risquez de vous attirer des ennuis.
Pantalon : J'y réfléchis, ne t'inquiète
pas. Avant que tu ne m'interrompes, j'allais justement consulter le
Docteur et le Philosophe à ce sujet et je m'attends bien à
ce qu'ils dissipent mes doutes.
Lisette : Du moment que vous les payez bien, ils
le feront.
Pantalon : Qu'est-ce que tu insinues ?
Lisette : Ah rien. Ne vous attardez plus, je retourne
à mon travail. J'espère seulement qu'ils sauront bien
vous conseiller.
Lisette retourne vers la maison.
Pantalon en aparté : Puis-je lui faire
confiance ? Je n'en suis pas certain, mais elle sait que si elle me
trahit, je la punirai sévèrement. Cela devrait suffire.
N'en demeure pas moins qu'elle a nourri ce doute qui me hante et m'obsède.
Mais, je crois qu'une bonne discussion avec le Docteur et le Philosophe
viendra à bout de mes dernières craintes. Oh très
douce Angélique, dès ce soir, ta beauté et ta
grâce agiront comme un baume sur ma triste existence. Pourvu
que tout se passe comme prévu.
Il quitte. Lisette revient.
Lisette : Le pauvre, le voilà qu'il court
à sa perte. Quelle mouche l'a piqué ? Lui qui habituellement
protège jalousement son argent, il est maintenant prêt
à le répandre pour une histoire de sentiments. C'est
à n'y rien comprendre. Mais il m'a traité de voleuse
et il me fait constamment subir ses foudres et ses états d'âme.
Vous avez entendu, moi, une voleuse. C'est certain qu'il m'arrive
de ramasser quelques sous tombés en arrière d'un meuble
ou au fond d'une armoire, je considère cela comme un pourboire.
Avec lui, oubliez les récompenses, ce vieux pingre ignore totalement
ce qu'il en est. Je devrais profiter de la situation pour me payer
une petite revanche. Seulement, il ne manquera pas de me punir ou
même de me battre si je me place en travers de ses plans. Et
que penser de l'infortunée Angélique qui ignore encore
qu'elle devra partager la destinée de ce funeste personnage.
Ah non, vieille canaille, tu ne toucheras pas à un cheveu de
ma chère amie. J'en fais le serment et je m'en vais de ce pas
la rejoindre afin de trouver toutes les combines possibles pour lui
éviter ce supplice.
Elle sort.
Scène 2 : Pantalon et le Docteur
Comédiens : Louis Routhier et Jacinthe Cloutier
Le docteur en marchant et en prenant de grandes
respirations. Pantalon arrive, haletant.
Pantalon : Ah Docteur, votre gouvernante m'a suggéré
de suivre le grand chemin, car c'est ici que tous les jours vous prenez
votre promenade de santé.
Docteur : Je vous prie de ne pas interrompre mes
respirations.
Pantalon : Bien sûr.
Le docteur prend trois bonnes respirations et
s'arrête.
Pantalon : En fait, si je tenais tant à vous
consulter, c'est que...
Docteur : Attendez, il m'en reste encore une.
Le Docteur prend une dernière grande respiration.
Docteur : Mens sana in corpore sano (Mainse sana
inne corporé sano : un esprit sain dans un corps sain).
Pantalon qui n'a pas saisi : Absolument...
Comme je vous le mentionnais, si je tiens tant à vous consulter,
c'est que j'apprécierais grandement bénéficier
de votre avis à propos d'une question d'ordre morale.
Docteur : Il faut que vous soyez lourdaud et bien
mal poli, mon ami pour que vous m'abordiez sans ôter votre chapeau.
Pantalon : Pardonnez-moi, dans l'excitation du moment,
je ne songeais pas à ce que je faisais. Mais je sais bien que
vous êtes galant homme.
Pantalon : Ma foi, qu'elle vienne de Bordeau ou de
Strasbourg, je ne m'en soucie guère.
Docteur : Sachez que l'expression « galant
homme » vient d'élégant ; prenant le G et l'A
de la dernière syllabe, cela fait GA, et puis prenant L, ajoutant
un A et les deux dernières lettres, cela fait « galant
», et puis ajoutant « homme », cela fait «
galant homme ». Mais encore, pour qui me prenez-vous ?
Pantalon : Je vous prends pour un docteur. Or, parlons
un peu de l'affaire qui me tracasse...
Docteur : Sachez auparavant que je ne suis pas seulement
UN docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six,
sept, huit, neuf, et dix fois docteur.
Premièrement parce que l'unité est la base de tous les
nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte
des doctes.
Deuxièmement parce qu'il y a deux facultés nécessaires
pour la connaissance de toutes choses : le sens et l'entendement ;
et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois
docteur.
Pantalon : D'accord, c'est que...
Docteur : Troisièmement parce que le nombre
trois est celui de la perfection ; et comme je suis parfait, et que
toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur.
Pantalon : Hé bien ! Monsieur le Docteur...
Docteur : Quatrièmement parce que la philosophie
a quatre parties : la logique, la morale, la physique et la métaphysique
; et comme je suis parfaitement versé en elles, je suis quatre
fois docteur.
Pantalon : Que diable ! Je n'en doute pas. Écoutez-moi
donc.
Docteur : Cinquièmement parce que l'être
humain est doté de cinq sens : la vue, l'odorat, l'ouïe,
le goûter et le toucher ; et comme j'ai rédigé
un traité sur chacun d'eux, je suis cinq fois docteur.
Pantalon : Mais, je n'aurais pas assez de patience.
Docteur : Sixièmement parce que le nombre
six est le nombre du travail ; et comme je travaille incessamment
pour ma gloire, je suis six fois docteur.
Pantalon : Ho ! Je n'insiste plus. Parlez tant que
vous voudrez.
Docteur : Septièmement parce que le nombre
sept porte chance et que je suis né sous une bonne étoile
le sept du septième mois à la septième heure,
je suis sept fois docteur. Huitièmement parce qu'il existe
huit niveaux de conscience que je contrôle parfaitement. Neuvièmement
parce qu'il y a neuf muses et que je suis également chéri
d'elles. Dixièmement parce que dix est le nombre universel
qui inclue tous les autres et qui demeure l'ultime raison pourquoi
je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix
fois docteurs.
Pantalon : Mais que diable ! Je croyais avoir déniché
un homme savant qui me porterait conseil, mais je trouve un baratineur
insensé qui s'amuse à compter les vertus. Hé
ho ! Écoutez-moi. Je ne suis point homme à vous faire
perdre votre temps et si vous daignez examiner mon affaire, je vous
donnerai ce que vous voudrez, de l'argent, si vous le désirez.
Docteur : De l'argent.
Pantalon : De l'argent.
Docteur : Vous me prenez donc pour une âme
mercenaire, un homme à qui l'argent fait tout faire. Sachez,
mon ami, que vous me donneriez une bourse pleine de pièces
d'or, et que cette bourse serait dans un riche coffret, ce coffret
dans un appartement agréable, cet appartement dans un château
pompeux, ce château dans une citadelle imprenable, cette citadelle
dans une ville célèbre, cette ville dans une province
opulente, cette province dans un empire puissant. Sachez que je balaierai
cette bourse du revers de la main.
Pantalon : Mille pardons. Je ne cherchais pas à
vous offenser.
Docteur : Errare humanum est (Airaré humanoume
este : l'erreur est humaine).
Pantalon : Oui... Si vous le permettez, je vous confie
donc mon souci.
Docteur : Une autre fois, vos maladresses ont bouleversé
le cours de mes respirations, je me vois dans l'obligation de recommencer
ma promenade salutaire.
Pantalon : Mais je comptais grandement sur votre
avis. Mon affaire pourrait en souffrir.
Docteur : Alea jacta est. (aléa djacta
este : le sort en est jeté)
Le Docteur reprend ses respirations et repart.
Pantalon : Ma foi, je me suis mépris. J'ai
cru à tort que l'habit de médecin attestait de son bon
sens. Au moins, il ne m'en aura rien coûté. Je présume
que j'aurai davantage de succès avec le Philosophe. Il faut
l'espérer.
Il quitte.
Scène 3 : Lisette et Angélique
Comédiens : Marie-Pier Lussier, Élise
Marchildon et Benoît Delamarre
Les deux femmes arrivent. Angélique, dans
les brumes de l'amour, tient un papier dans le creux de sa main, tandis
que Lisette est visiblement énervée.
Angélique : Je remercie le ciel que ma mère
ait accepté de me laisser sortir en ta compagnie. Enfin, je
peux me promener sans Mme Bubon, ma suivante qui est si prévenante
et si encombrante.
Lisette : Madame votre mère me fait confiance,
car elle sait à quel point vous m'êtes chère,
que jamais je ne laisserai quiconque vous faire du tort et que je
vous protégerai même contre vos propres étourderies.
Je suis d'ailleurs disposée à mettre ma situation en
péril pour vous révéler une intrigue qui vous
concerne au plus...
Angélique : Oh Lisette. J'ai moi aussi une
confidence à te faire. Un événement inespéré
s'est produit. Et je m'en porte si bien, je me sens si légère.
Lisette : Profitez du moment, car la nouvelle que
je veux vous apprendre est plutôt lourde à porter.
Angélique : Aucun fardeau ne pourra atténuer
mon contentement.
Lisette : Je suis désolée de briser
vos illusions, mais pendant que nous parlons vainement, on complote
pour obtenir votre main.
Angélique : Je sais.
Lisette : Vous le savez déjà ! Pourtant,
il m'a dit que vous l'ignoriez encore.
Angélique : J'en ai eu l'intuition.
Lisette : Et vous ne semblez pas du tout incommodée
par cette idée.
Angélique : Au contraire, j'en suis flattée.
Lisette qui demeure quelque temps béate
: Flattée ? Vous Vous me surprenez. Comme c'est inattendu.
Angélique : Pourquoi cet embarras ? Voilà
enfin un bon parti.
Lisette : Je n'en suis pas convaincue.
Angélique : Sa fortune est appréciable.
Lisette : Certes, mais est-ce suffisant ?
Angélique : Il a d'autres atouts.
Lisette : Ce n'est plus un jeune premier.
Angélique : Mais il a du charme.
Lisette : Lui, du charme. Il en a autant qu'une béquille.
Je crois que vous ne l'avez pas examiné de près.
Angélique : Oh que si. J'ai même senti
son souffle dans mon cou et son nez ce nez si si charmant m'effleurer
la nuque. Sur le moment, j'en suis tombé amoureuse.
Lisette : Du nez ou du bonhomme ?
Angélique qui rit un peu : Que dis-tu
là ?
Lisette : Ma foi, vous n'êtes pas très
exigeante.
Angélique : Serais-tu jalouse ?
Lisette : Pas le moins du monde. Je n'ai même
pas une pincée de convoitise. Il faut comprendre que je dois
l'endurer matins et soirs.
Angélique : Tu le fréquentes autant
?
Lisette : Bien sûr, comment faire autrement
?
Angélique : Ah bon. Moi, je l'avais rencontré
à plusieurs reprises sans m'émouvoir, mais cette soudaine
promiscuité m'a plongé dans un tel état d'excitation,
j'en fus profondément bouleversée.
Lisette : Jamais je n'aurais pu imaginer qu'une femme
puisse être soudainement conquise par mon maître Pantalon.
Angélique : Qu'est-ce que Monsieur Pantalon
vient faire dans tout cela ?
Lisette : J'étais venu vous prévenir
que mon maître projetait de vous épouser dès ce
soir, mais j'ai cru comprendre que vous aviez déjà découvert
la machination et que vous y étiez à votre aise.
Angélique : Mais le prétendant dont
je te parle depuis tout à l'heure est Léandre, le parfumeur.
Celui qui a un commerce près de la grande place.
Lisette : Ah, voilà que tout s'éclaire.
Nous avons confondu l'un avec l'autre. Je dois avouer que je préfère
vous savoir dans les vapeurs du parfumeur que dans les effluves de
transpiration de mon
Angélique toujours dans les brumes de l'amour
ne prête pas attention aux propos de Lisette.
Angélique : Léandre est un parti parfait
pour moi. Tu sais comme j'affectionne les parfums. Tous les mercredis,
je me rends à la parfumerie avec ma suivante bien entendu.
Mais, ce matin, il s'est passé un incident troublant.
Léandre entre. Il n'est que la représentation
de Léandre.
Angélique : Alors que Mme Bubon était
absorbée par une futile conversation avec Mme Ragault, Léandre
s'est approché de façon plutôt inhabituelle. Il
a délicatement déposé ses mains sur mes hanches...
Léandre met les mains sur les hanches d'Angélique.
Angélique : Sur le coup, j'ai été
outrée. Puis, il a murmuré à mon oreille...
Léandre : J'ai une fragrance tout indiquée
pour vous, Mademoiselle Angélique.
Angélique : Il a agité une fiole sous
mon nez, l'odeur m'a envoûté. J'ai cru défaillir.
Il a versé quelques gouttes sur ma nuque, c'est alors que j'ai
eu conscience de sa respiration fébrile et de son nez qui me
caressait. Soudainement, Mme Bubon s'est retournée pour jeter
un il et Léandre a repris une distance raisonnable.
Léandre s'éloigne d'Angélique
et quitte.
Lisette : Voilà une belle scène de
séduction, mais je n'y perçois point de promesse de
mariage.
Angélique : Ce court moment d'exaltation m'a
complètement secouée . Je suis sorti en trombe de la
boutique avec, à mes trousses, Mme Bubon qui ne comprenait
rien de la situation. J'ai gagné ma chambre pour m'y réfugier.
Plus tard dans la matinée, un jeune garçon m'a apporté
une missive. C'était Léandre qui persistait dans sa
démarche.
Angélique ouvre la main pour laisser découvrir
un bout de papier. Lisette s'empare du message qu'elle lit.
Lisette : Chère Angélique, veuillez
me pardonner mon audace. Mais ces quelques secondes d'extase furent
inoubliables. La peur de ne plus jamais vous revoir me tourmente.
Je suis prêt à tout pour prolonger indéfiniment
cet instant de pure grâce. Votre chevalier servant et admirateur
dévoué à jamais, Léandre.
Angélique en reprenant le message :
Il est prêt à tout, tu entends.
Lisette : Tant mieux, car nous aurons probablement
besoin de son secours pour contrecarrer les plans de mon maître
Pantalon.
Angélique : Encore lui, pourquoi me le ramènes-tu
constamment ?
Lisette : Parce que vous allez l'épouser dès
ce soir.
Angélique : Quoi ?
Lisette : Vous n'avez donc pas saisi. J'ai pris un
risque incroyable pour vous prévenir que mon maître a
conclu une entente avec vos parents. Tout doit se régler rapidement.
Angélique se laisse presque tomber, mais
Lisette la retient.
Angélique : Ah non, c'est impossible. Tout
s'écroule.
Lisette : Ne vous effondrez pas. Relevez-vous, l'heure
est à la riposte.
Angélique : Je n'arrive pas à croire
que mon père ait accepté cela.
Lisette : Mon maître est fort habile pour détourner,
avec son argent, les meilleures intentions. Voilà pourquoi
il agit avec hâte. De même, il sera trop tard lorsque
votre père constatera son erreur.
Angélique : Quel malheur ! Moi, mariée
à ton stupide maître alors que je tiens la clé
de mon bonheur entre mes mains.
Elle montre le message.
Lisette : Il est encore temps de raisonner votre
père.
Angélique : Il va rentrer seulement à
la fin de la journée.
Lisette : Alors nous l'attendrons devant votre demeure.
Angélique : C'est peine perdue. Mon père,
le Capitaine, est un militaire et il accorde une importance capitale
à son honneur. Il ne reviendra pas sur sa décision.
Lisette : Il suffit de trouver les arguments qui
le convaincront, qui réussiront à l'émouvoir.
Angélique : Il restera de marbre. Je l'entends
déjà me répéter : « Tu feras selon
ma volonté ou tu ne le feras point ». Et je devrai attendre
jusqu'à ma majorité, à 25 ans, pour me marier
selon mes aspirations.
Lisette : Et devenir vieille fille, vous ne méritez
pas cela.
Angélique : Voilà une bien triste journée.
Un doux soleil s'est levé sur un amour naissant et va se coucher
sur une nuit longue et froide.
Lisette : Si on ne peut faire bouger votre père,
il faut alors ébranler la détermination de mon maître.
Angélique : Autant rêver, comment une
modeste domestique et une jeune fille sans ressource pourraient-elles
tenir tête à un homme rusé et influent comme Monsieur
Pantalon ?
Lisette : Surtout, ne sous-estimez pas notre valeur.
Nous sommes négligés, soit. Tournons plutôt ce
fait en avantage. On ne nous verra pas venir.
Angélique : Je voudrais partager ta confiance,
mais je suis prise au piège et pour m'en délivrer, il
ne faudrait rien de moins que de la magie.
Lisette : Voilà la solution ! De la magie.
Angélique : Qu'est-ce que tu racontes ?
Lisette : Écoute, mon maître est certes
rusé, mais je connais son point faible ; il est angoissé
et inquiet au moindre détail qui menace sa personne ou sa fortune.
Il suffit donc de lui laisser entrevoir quelques sinistres perspectives
pour le troubler.
Angélique : Comment penses-tu y parvenir ?
Lisette : Avez-vous dans votre garde-robe une vieille
cape et des bandages ?
Angélique : Fort probablement. Que comptes-tu
en faire ?
Lisette : Cette manuvre est quelque peu farfelue,
mais notre proie ne l'est pas moins. Venez, nous n'avons pas de temps
à perdre.
Angélique : Tu es certaine ?
Lisette : À moins que vous ayez une meilleure
idée.
Angélique hausse les épaules en
signe d'impuissance.
Lisette : Alors, dépêchez-vous.
Elles quittent rapidement.
Scène 4 : Pantalon et le Philosophe
Le philosophe entre en lisant un livre. Pantalon
arrive.
Pantalon : Pardonnez-moi. Êtes-vous celui qu'on
appelle le Philosophe ?
Philosophe : Cogite ergo sum (Cogité hergo
soume : je pense donc je suis).
Pantalon en aparté : Maudit latin !
Pourquoi dit-on que cette langue est morte ? Du moins, à l'entendre
s'exprimer ainsi, je suis convaincu de tenir mon homme.
Pantalon au Philosophe : Je me nomme Pantalon
Philosophe : Qu'attendez-vous de moi, Seigneur Pantalon
?
Pantalon : Monsieur le Philosophe, j'aurais besoin
de votre avis...
Philosophe : A priori, je me dois de vous prévenir
que mes consultations ne sont pas gratuites. J'insiste pour être
payé à ma juste valeur. En avez-vous seulement les moyens
?
Pantalon en brassant sa bourse : J'aime à
dire que je suis un homme de biens, ah, ah, ah ! Et du bien, je n'en
manque point.
Philosophe : Parfait, je suis tout ouïe.
Pantalon à part : Ah ! Voilà
qui va mieux. Il écoute le monde, celui-là.
Pantalon au Philosophe : Comme je vous le
mentionnais, c'est à propos d'une affaire quelque peu délicate
et je suis venu ici pour cela.
Philosophe : Seigneur Pantalon, changez, s'il vous
plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne
de ne point énoncer de proposition décisive et de suspendre
toujours son jugement. Pour cette raison, vous ne devez pas dire,
je suis venu, mais, il me semble que je suis venu.
Pantalon : Il me semble ?
Philosophe : Oui.
Pantalon : Parbleu ! Il faut bien qu'il me le semble,
puisque cela est.
Philosophe : La réalité trompe parfois
les sens. Une action peut sembler se dérouler, sans que la
chose soit véritable.
Pantalon : Comment ! Il n'est pas vrai que je suis
venu ?
Philosophe : Cela est incertain, et nous devons douter
de tout.
Pantalon : Quoi ! Je ne suis pas ici, et vous ne
me parlez pas ?
Philosophe : Il m'apparaît que vous êtes
là, et il me semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré
que cela soit.
Pantalon : Vous vous moquez de moi. Me voilà,
et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de "me
semble" à tout cela. Laissons ces subtilités et
parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.
Philosophe : Je n'en sais rien.
Pantalon : Mais, je vous le dis.
Philosophe : Il se peut.
Pantalon : La fille que je veux prendre est fort
jeune.
Philosophe : Il n'est pas impossible.
Pantalon : Ferais-je bien ou mal de l'épouser
?
Philosophe : L'un ou l'autre.
Pantalon à part : Ah non, celui-ci
joue une autre musique, mais elle est tout aussi désagréable.
Pantalon au Philosophe: Je vous demande tout
simplement si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous
parle.
Philosophe : C'est selon.
Pantalon : Ferais-je mal ?
Philosophe : Cela reste à déterminer.
Pantalon : De grâce, répondez-moi comme
il faut.
Philosophe : C'est mon dessein.
Pantalon : J'ai une grande inclination pour la fille.
Philosophe : Peut-être.
Pantalon : Elle me donnera un héritier. Sinon,
à mon décès, mon bien ira au fils de ma sur,
un vaurien, un blanc-bec qui ne cesse de me railler et qui colporte
mille mensonges à mon sujet.
Philosophe : Il se pourrait.
Pantalon : Vu mon âge, en épousant la
jeune fille, je crains d'être cocu.
Philosophe : La chose est faisable.
Pantalon : Qu'en pensez-vous ?
Philosophe : Il n'y a pas d'impossibilité.
Sganarelle : Mais que feriez-vous, si vous étiez
à ma place ?
Philosophe : Je ne sais pas.
Pantalon : De grâce, que me conseillez-vous
de faire ?
Philosophe : Ce qu'il vous plaira.
Pantalon : J'enrage !
Philosophe : Je m'en lave les mains.
Pantalon : Va au diable vieux rêveur ! Je vais
te tenir un tout autre discours moi.
Philosophe : Il en sera ce qui pourra.
Pantalon qui ramasse un bâton : Chien
de philosophe, regarde mes arguments comme ils sont percutants.
Il donne des coups de bâton au Philosophe.
Philosophe : Ah ! ah ! ah !
Pantalon : Tiens te voilà payé à
ta juste valeur pour ton charabia, et me voilà content.
Philosophe : Comment ! Quelle insolence ! M'outrager
de la sorte, avoir eu l'audace
de battre un philosophe comme moi !
Pantalon : Corrigez, s'il vous plaît, cette
manière de parler. Il faut douter de toutes choses. Vous ne
devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je
vous ai battu.
Philosophe : Voilà maintenant que j'ai des
marques sur ma personne et deux grosses bosses sur la tête.
Pantalon : Il vous apparaît que vous avez des
marques et des bosses ; mais il n'est pas assuré que cela soit.
Philosophe : Je risque l'aphasie et peut-être
même de devenir impotent.
Pantalon : L'un ou l'autre.
Philosophe : Ah ! Je vais me plaindre aux gendarmes
des coups que j'ai reçus.
Pantalon : Je m'en lave les mains.
Philosophe : Ils feront une enquête.
Pantalon : Il se peut.
Philosophe : Il verront que c'est toi qui m'as traité
ainsi.
Pantalon : Il n'y a pas d'impossibilité.
Philosophe : J'aurai un décret contre toi.
Pantalon : Je n'en sais rien.
Philosophe : Et tu seras condamné en justice.
Pantalon : Il en sera ce qui pourra.
Philospophe en quittant : Homo homini lupus
(l'homme est un loup pour l'homme) Post mortem nihil est (Après
la mort, il n'y a rien) Si vis pacem, para bellum (Si tu veux
la paix, prépare la guerre) Finis coronat opus (La fin
justifie les moyens).
Pantalon : C'est ça, va raconter ton latin
aux gendarmes. Comme ça, je n'ai point d'inquiétude,
car ils ne comprendront rien à tes accusations. Me voilà
guère plus avancé dans ma démarche. J'ai gaspillé
cet après-midi à bavarder avec des perroquets savants.
Et leurs mots d'esprit m'ont donné des maux de tête.
Que faut-il faire maintenant ? Le temps s'écoule et ne me laisse
aucun choix : je dois demeurer dans mes intentions.