Le mari de Mme Chevrette est décédé
et elle doit le veiller. Autrefois, on "veillait" les morts,
c'est-à-dire qu'on accompagnait la personne décédée
jusqu'à son dernier repos en terre. Mais, Mme Chevrette a beaucoup
de choses à faire et elle demande à plusieurs personnes
de veiller le mort à sa place.
Personnages :
M. Chevrette : Le mort
Mme Chevrette : La femme du défunt
Corinne : Une petite fille
Mme Brousseau : Une voisine
Tante Imelda : La tante de Mme Chevrette
M. Plante : Le cordonnier
Décors : M. Chevrette est
dans un cercueil que l'on dispose le plus possible à la verticale.
Quelques lampions donnent une atmosphère mystérieuse.
Scène 1 : Mme Chevrette veille son mari
Mme Chevrette est assise à côté
de son mari. Elle a un petit mouchoir sur les yeux et elle pleurniche.
Mme Chevrette : Mon beau Gérard. Pourquoi
t'es parti si rapidement. Ma vie sera vide sans toi. Jamais un autre
homme pourra te remplacer.
Le téléphone sonne. Mme Chevrette
se lève et va répondre dans les coulisses et revient
avec le téléphone.
Mme Chevrette qui devient tout à coup souriante
: Henri, Bonjour ! Ah ça va très bien ! Ben, disons
que dans les circonstances, ça va très bien... Qu'est-ce
que je fais cet après-midi ? Je suis en train de veiller le
corps de mon mari... Tu m'invites au restaurant... Ben là,
je sais pas. C'est un peu tôt... C'est vrai, je peux essayer
de m'arranger. À 13h au Café des lilas, j'y serai. C'est
bien. Au revoir Henri.
Mme Chevrette raccroche le téléphone
et le dépose.
Mme Chevrette : Bon, il faut que je trouve quelqu'un
pour veiller Gérard.
Scène 2 : Corinne veille le mort
Tout d'un coup, ça sonne à la porte.
Mme Chevrette va répondre. C'est Corinne qui sort des coulisses.
Elle est habillée en Jeannette du mouvement Scout.
Corinne : Bonjour Madame, je m'appelle Corinne et
je fais partie des Jeannettes de la paroisse Saint-Joseph-du-Sacré-Coeur-Immatriculé
de-la-Vierge et je vends des barres de chocolat pour financer mon
camp d'été.
Mme Chevrette : Non merci, ma belle, ça ne
m'intéresse pas.
Corinne : À chaque barre que je vends, un
don de 25 cents est versé aux enfants africains. Et ce 25 cents
là permet à une famille d'avoir du lait pendant 55 jours.
De plus, si je vends mes 40 barres, je pourrais obtenir la badge "Implication".
Mme Chevrette : Eh... Attends, si je t'achète
une de tes barres, est-ce que tu accepterais de veiller le corps de
mon mari ?
Corinne : Ça me fait beaucoup peur les morts.
Mme Chevrette : Je serais prête à t'en
acheter cinq et en plus tu ferais ta B.A. de la journée.
Corinne : Cinq palettes ! Mais, c'est que je dois
passer l'après-midi à faire du porte-à-porte.
Mme Chevrette : Écoute, ma p'tite, je t'achète
tes quarante barres si tu acceptes de veiller mon Gérard toute
l'après-midi.
Corinne : Mes quarante barres. Wow ! Vous en avez
de l'argent madame !
Mme Chevrette : Disons qu'avec l'argent des assurances
de mon mari, je n'ai pas à me plaindre.
Corinne : Pourquoi y est mort votre mari ?
Mme Chevrette : Il est décédé
d'une crise cardiaque. On l'a retrouvé sur son bureau.
Corinne : Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
Mme Chevrette : Tu restes avec lui, c'est tout.
Corinne : C'est tout !
Mme Chevrette : Oui.
Corinne : Est-ce que vous me payez mes barres tout
de suite ?
Mme Chevrette : Tu les vends combien déjà
?
Corinne : 2$.
Mme Chevrette : Tiens, je t'en paie la moitié
tout de suite et le reste plus tard.
Corinne : Est-ce que je vais pouvoir en manger une
en attendant ?
Mme Chevrette : Mange toutes celles que tu veux.
Le chocolat me fait engraisser. Je pars à l'instant. Sois sage
et surtout ne touche à rien.
Corinne : Pas de problème.
Mme Chevrette vient pour partir.
Corinne : Merci madame, grâce à vous,
je vais avoir la badge "Implication".
Mme Chevrette : C'est bien, au revoir !
Corinne reste seule avec le mort.
Corinne : Qu'est-ce que je pourrais bien faire ?
J'ai un peu peur moi. Gisèle, notre animatrice, dit toujours
de chanter quand on a peur.
Corinne se met à chanter.
Corinne : Etre Jeannette, jeannette, jeannette, c'est
ce qui a de plus chouette ! Être Jeannette, jeannette, jeannette,
c'est ce qui a de plus chouette !
M. Chevrette : Quand on veille un mort, on chante
pas.
Corinne : Eh ! Quoi, il me semble que j'ai entendu
quelque chose ! Ça doit être mon imagination. Je vais
continuer à chanter : Feu, feu, joli feu, ta chaleur nous réjouit.
Feu, feu, joli feu, monte dans la nuit...
M. Chevrette : Quand on veille un mort, on chante
pas.
Corinne a de plus en plus peur : Corinne,
il faut que tu te calmes, tu dois résister. Pense à
ta badge "Implication".
Corinne se remet à chanter.
Corinne : Saute Crapaud, les chemins sont beaux.
En été, y a pas de chaos. L'hiver en bedaine, dondaine,
l'hiver en buggy, dondé.
M. Chevrette : Quand on veille un mort, on chante
pas.
Corinne en criant : J'en peux plus. Au secours
!
Elle se sauve.
Scène 3 : Mme Brousseau veille le mort
Mme Chevrette revient.
Mme Chevrette : Quel agréable goûter
avec Henri. Il veut m'amener au bal ce soir. Je dois aller faire les
emplettes. (Elle regarde partout) Mais où est la petite ? Ah
les enfants ! On ne peut jamais leur faire confiance. Il faut maintenant
que je me trouve quelqu'un d'autre pour veiller mon Gérard.
Tout d'un coup, ça sonne à la porte.
Mme Chevrette va répondre. C'est Mme Brousseau qui arrive.
Mme Brousseau : Ma pauvre madame Chevrette, comme
je vous plains. Je voudrais pas être à votre place. Je
viens pour vous supporter, pour voir si vous avez besoin d'aide.
Mme Chevrette : Merci, je n'ai besoin de rien...
Ah bien y penser, peut-être que oui. Il faudrait que je fasse
quelques courses. Je n'ai plus rien dans mon garde-manger. Je veille
mon Gérard depuis hier.
Mme Brousseau : Allez faire vos courses, je vais
le veiller votre pauvre mari. Vous pouvez compter sur moi chère
madame.
Mme Chevrette : Je ne devrais pas être trop
longue. Au revoir !
Mme Chevrette part.
Mme Brousseau : Que le bon Dieu vous donne de la
force !
Aussitôt que madame Chevrette est partie.
Mme Brousseau regarde un peu partout. Elle entre dans les coulisses
et revient. Elle aperçoit le téléphone par terre.
Elle le prend et compose un numéro.
Mme Brousseau : Claudette, c'est Huguette, Huguette
Brousseau. Tu devineras jamais où je suis présentement.
Je suis chez la bonnefemme Chevrette. T'avais raison, depuis que son
mari est mort, a s'envoie en l'air. Tout à l'heure, elle m'a
dit qu'elle allait faire son épicerie. J'ai vérifié
dans son garde-manger et il est plein à craquer.
M. Chevrette : Quand on veille un mort, on parle
pas au téléphone.
Mme Brousseau se retourne.
Mme Brousseau : Je ne sais pas ce qui se passe, j'ai
entendu quelque chose. Ça doit être la radio. Qu'est-ce
que je fais là ? C'est elle qui m'a demandé de veiller
son Gérard. J'ai entendu dire qu'il a fait une crise cardiaque
quand il a reçu les notes de crédit des dépenses
de sa femme.
M. Chevrette : Quand on veille un mort, on parle
pas au téléphone.
Mme Brousseau : Ben voyons ! Attends un peu. Je vais
aller voir si la radio est restée ouverte.
Mme Brousseau se lève. Regarde un peu partout.
Va dans les coulisses et revient au téléphone.
Mme Brousseau : J'ai pas pris de chance, j'ai débranché
la radio. Oui, je te dis qu'elle la Chevrette, elle a du front tout
le tour de la tête. Elle qui devrait être en noir et porter
le deuil, mais au lieu de ça, elle fait la veuve joyeuse. Ah
! Son mari non plus y était pas blanc comme neige. Plusieurs
disent qu'il avait une maîtresse. Le bonhomme Chevrette broutait
dans plusieurs prés. Qu'est-ce que vous voulez madame chose,
c'est pas tout le monde qui marche droit comme nous.
M. Chevrette : Quand on veille un mort, on parle
pas au téléphone.
Mme Brousseau lâche le téléphone
et le laisse tomber.
Mme Brousseau : Jésus, Marie, Joseph ! C'est
le mort qui parle ! Au secours. Je vous salue Marie, pleine de grâce,
le Seigneur est avec vous...
Elle part en courant.
Scène 4 : Tante Imelda veille le mort
Mme Chevrette revient avec des sacs.
Mme Chevrette : Mme Brousseau ! Mme Brousseau ! Êtes-vous
là ? (Elle regarde un peu partout). On ne peut jamais compter
sur personne. Va encore falloir que je me trouve quelqu'un si je veux
aller au bal ce soir.
La sonnette retentit de nouveau. Mme Chevrette
va déposer ses sacs en coulisse et va répondre ensuite.
C'est Tante Imelda. Elle a une valise.
Mme Chevrette : Matante Imelda !
Tante Imelda : Bonjour ma belle Joséphine
!
Mme Chevrette : Joséphine, c'est ma mère.
Moi, c'est Catherine.
Tante Imelda : C'est ça, Joséphine
!
Mme Chevrette : Non, moi, c'est Catherine !
Tante Imelda : Qu'est-ce que tu dis ?
Mme Chevrette : C'est pas important. (au public)
Elle est sourde comme un pot.
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